dimanche, 16 février 2014

Droits politiques des étrangers: l'intervention que j'avais prévue pour le débat au Grand Conseil*

Mesdames et Messieurs les députées et députés, chères et chers collègues,

Genève est la capitale suisse de l’immigration depuis toujours. C’est probablement le canton où les migrantes et migrants ont eu le plus de place et d’impact sur la qualité de vie de l’ensemble de la population. C’est aussi l’un des cantons les plus en retard sur l’extension des droits politiques à celles et ceux qui ne disposent pas du passeport à croix blanche, qu’on appelle « étrangers et étrangères ». Accorder l’éligibilité sur le plan communal à des personnes vivant ici depuis 5 ou 8 ans, est-ce vraiment trop demander? Leur donner des droits politiques sur le plan cantonal, est-ce véritablement insensé? Je ne le crois pas. Je suis convaincu du contraire. Et je suis ici pour demander à Genève, pour vous demander, chères et chers collègues, de faire le bon choix.

Le canton de feu Calvin, c’est une proportion de 40% d’étrangers. Ce mot fait peur à certains. Il est pourtant l’élément essentiel de notre ville et de ses régions alentours. Genève s’est construite sur un pacte fondamental: bâtir ensemble pour le bien commun. Refuser à toutes ces femmes et ces hommes le droit de participer aux débats de société qui ont lieu ici est inacceptable. Je regarde ce Parlement. Je vous regarde, vous, Mesdames et Messieurs les députés. Je me regarde moi-même. Je m’appelle Cyril Mizrahi. Comme me l’avait signalé dans les années nonante déjà un lecteur anonyme du Journal de Genève (« quand on s’appelle MIZRAHI, on ne se mêle pas des affaires suisses »), cela ne sonne pas vraiment du coin. (Je ne suis pas le seul dans ce cas, d’ailleurs…) Et je suis pourtant attaché à ce pays, à ce canton, à ma commune. Je suis bien sûr naturalisé. Mais est-ce aujourd’hui un prérequis nécessaire?

Dans le canton de Vaud, au Conseil communal de la Tour-de-Peilz, l’une des élues du groupe UDC est de confession musulmane et non naturalisée. La première étrangère de la commune à avoir obtenu un mandat électif. Pourquoi Genève, dont l’histoire est plus encore imprégnée par les échanges intercommunautaires, n’est pas même capable d’offrir l’éligibilité communale à celles et ceux qui déjà peuvent prendre part aux décisions de leur commune à travers le droit de vote? Cela n’a strictement aucun sens. C’est une aberration dont la seule raison d’être est politique. C’est, oserais-je même dire, une hypocrisie totale. La droite me rétorquera qu’il faut simplifier la naturalisation et en accélérer le processus. Hypocrisie encore! Hypocrisie toujours! La vérité, c’est que sur le plan juridique, c’est la Confédération qui est souveraine sur ce point.

Et nous savons tous, nous qui suivons avec passion la politique fédérale, que la tendance aux Chambres fédérales est au durcissement des conditions d’obtention du passeport suisse. Non, devenir Suisse, aujourd’hui, ce n’est plus une récompense. C’est un chemin de croix. Genève a été pionnière en Suisse sur de nombreux dossiers : droits politiques des femmes, assurance-maladie obligatoire, assurance-maternité, pour ne citer que ces quelques exemples emblématiques. Il n’en est pas moins tout bonnement intolérable que sur un sujet d’importance tel que celui dont nous débattons ce jour, ce canton n’ait pas le courage d’aller de l’avant. La vérité, c’est que je regarde Genève au fond des yeux. Et je n’y vois pas une texture homogène, compacte et indifférenciée. Ce que je perçois, c’est un patchwork de cultures, d’intelligences et de valeurs. A chacun nos sensibilités. Celles des étrangers venus de nombreux autres pays, qui veulent prendre part aux décisions communales et cantonales, sont également respectables. On peut aborder le patriotisme. C’est un sujet que j’aborderai avec plaisir. Je suis de gauche, mais je me considère aussi comme patriote. L’un n’empêche pas l’autre.

Ces personnes qui ont choisi de tout abandonner pour s’installer en Suisse, qui peuvent apporter une autre vision, un autre regard sur nos petits problèmes, auxquels on apporte trop souvent dans cet hémicycle une importance surévaluée. Pour ma part, je veux vous dire, je veux vous dire que je n’abandonnerai jamais cette bataille des droits politiques, car elle est au coeur de mon engagement politique. Je ne veux pas d’un élitisme national démocratique, comme il y avait à l’époque d’Athènes une certaine caste de privilégiés qui pouvait prendre part aux votes à l’Agora. Les taux de participation sont tellement bas, ce n’est plus le peuple qui vote, mais un quart des individus qui le composent.

La citoyenneté, est-ce l’apanage d’un livret rouge estampillé d’une croix blanche? Bien sûr que non. La citoyenneté, c’est un privilège mais aussi des devoirs. Prendre part à la vie de notre communauté, s’engager dans des associations, s’intéresser aux gens qui nous entourent. Il n’y a pas besoin d’être Suisse ou Suissesse pour cela, fort heureusement. Toutes ces personnes qui oeuvrent pour notre communauté, qui sauvent des vies. N’y a-t-il pas des étrangers non-naturalisés qui travaillent aux HUG? Faut-il minimiser la beauté et la grandeur de leur engagement professionnel? Mes chers collègues du Grand Conseil, nous ne sommes pas en train de discuter d’un sujet anodin. Il s’agit d’une bataille, d’un enjeu crucial. On reconnait l’avancée d’une société à son ouverture. Ayez le courage de montrer à quel point vous êtes conscientes et conscients de tout ce que nous apportent les étrangers. Et soyez, vous aussi, l’instant d’un vote, des citoyennes et citoyens accomplis. Des citoyens éveillés. Je vous remercie de m’avoir écouté, et, qui sait, peut-être même entendu...

*Ma fille étant née il y a quelques jours et rencontrant un souci de santé, ma place était auprès de ma famille plutôt qu'au Grand Conseil.

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