mercredi, 07 septembre 2011

La stigmatisation n'a jamais rien résolu

John Goetelen, blogueur bien plus expérimenté et régulier que moi, me gratifie d'un billet argumenté en guise de réponse à celui que j'ai publié hier. Je l'en remercie, même s'il eût été plus simple de m'en aviser directement, si, comme il l'indique, il attend de ma part une "réplique". Quoi qu'il en soit, c'est l'occasion d'approfondir un peu les questions posées et de revenir sur quelques critiques entendues ça et là.

Cher Monsieur, mon propos est en réalité fort simple, et n'a rien de moraliste. Stigmatiser une communauté ne résout rien. Ma démonstration n'avait pour but que de mettre en évidence, dans un style un peu "coup de gueule" j'en conviens, l'absurdité d'un tel procédé, non de stigmatiser les Blancs. Je trouve d'ailleurs assez révélateur que vous m'incitiez vous-même à entrer dans le jeu des statistiques pour accréditer votre propre argument d'un prétendu racisme anti-blanc. Je ne le ferai pas, précisément pour éviter tel écueil.

Mais surtout car je n'ai que faire de savoir quelle est la nationalité de tel criminel, seul importe de résoudre le problème de la criminalité. Il s'agit d'une problématique bien réelle, et non seulement d'un sentiment, à laquelle il convient de répondre avec de véritables solutions, non en désignant des boucs-émissaires. Un commentateur de mon blog m'indique que tout le monde sait que le trafic de cocaïne est tenu par "les" Africains. Les Africains se trouvent ainsi entièrement responsables, en tant que "communauté" (?) entière, du problème de la cocaïne. Pratique.

Sans doute "des" Africains pratiquent-ils la revente au détail (d'ailleurs, où sont les stats hein?). Bon, et alors? En quoi est-ce pertinent? Le fait que des Africains revendent, que des Blancs contrôlent le trafic ou consomment, est-ce que cela appelle des réponses liées à ces appartenances ethniques? Le fait que les délinquants sexuels ou routiers aient les yeux bleus, les pieds plats, est-ce pertinent? Pourtant, les journaux mentionnent régulièrement l'origine ethnique, mais jamais la couleur des cheveux ou la taille des personnes en cause.

Le PLR propose d'introduire des peines-plancher, qui en réalité existent déjà, de punir plus durement par de la prison ferme, ce qui est déjà possible. D'autres, s'agissant de la drogue, proposent comme vous une distribution contrôlée, ce qui permettrait effectivement, à mon sens, de réduire la criminalité et l'insécurité induites par le marché noir. S'agissant de la mendicité, dont il était question dans l'une de mes précédentes interventions, certains proposent de l'interdire, d'autres de prévoir une aide d'urgence, un renforcement de la coopération au développement, etc.

C'est là le débat à mener, et non de savoir quelle communauté est "responsable" collectivement de tel ou tel problème, voire de tous les maux. J'ai eu l'occasion d'en parler avec des Français, des Canadiens, par ex.: une telle stigmatisation ferait scandale dans leur pays. Mais pas à Genève, apparemment.

Certes, il existe un problème spécifique de criminalité importée, il convient de ne pas le nier. Les jours-amende n'y répondent pas de manière satisfaisante. Mais les peines fermes et, selon le cas, les expulsions, oui. Ces sanctions existent, il suffit d'appliquer la loi.

Lorsque l'on se concentre sur la couleur de peau ou l'origine au lieu d'appliquer la loi ou de discuter d'améliorations pertinentes, il ne faut pas s'étonner que les réactions racistes se multiplient.

Bien au delà de ce seul dessin, ce sont les conséquences de la ligne éditoriale de la Tribune qui m'inquiètent. Je ne prône aucune forme de censure, le dessinateur et l'éditeur font usage de leur liberté d'expression et prennent leurs responsabilités. Et j'en fais de même en donnant mon avis. Ni plus ni moins.

 

15:57 | Tags : racisme, discrimination, criminalité | Lien permanent | Commentaires (3) |  Imprimer | |  Facebook | | |

vendredi, 26 août 2011

Propos racistes sur les réseaux sociaux: où est passée la droite républicaine?

Article paru dans la rubrique "Opinions" du Temps d'aujourd'hui - «Pic nic rom a Plainpalais!» C’est sous ce titre évocateur que mon collègue constituant Michel Chevrolet (PDC) publie il y a quelques jours sur Facebook, comme il en a l’habitude, une photo prise avec son smartphone. Sa collègue de parti Ornella Grillet, élue municipale, enchaîne sur le ton de l’ironie dans l’espace virtuel destiné à accueillir les commentaires: «Ce sont des gens sympathiques qui nous lavent nos vitres de voitures, qui pick-nick dans les parcs en laissant les déchets et qui en plus nous volent… franchement je ne sais pas de quoi on se plain…»

Rapidement, la discussion dérape. A un participant leur rappelant que le slogan du PDC était «Au centre, l’humain», un autre répond: «Au centre le rom… avec une grenade dégoupillée au milieu. Ou comment envoyer, gratuitement, les 1er roms dans l’espace. Mais seulement billet aller.» Un autre: «Ça tombe bien il me reste un petit stock de napalm…» Ces commentaires sont ponctués de «smileys». Manifestement, leurs auteurs doivent se considérer comme des émules de l’«humoriste» Dieudonné, ou plus récemment d’un militant UDC exclu par son parti pour avoir proposé, soi-disant pour rire, de «balancer des pieds de porc dans les mosquées», toujours sur Facebook.

Mais, dans la même discussion, d’autres sont très sérieux: «S’ils daignaient vivre comme on vit en Suisse et donc s’adapter, peut être ne seraient-ils pas traité comme des animaux. […] Et en plus pour en avoir cotoyé de près… j’ai l’impression que l’hygiène était mieux élaborées en des temps reculés.» Avant que le premier, plus loin dans la discussion, ne conclue par un révélateur: «Si tout le monde les traite comme ça, y’à bien une raison… non?»

Pourquoi rapporter ici de manière détaillée ces échanges? Parce qu’ils sont révélateurs d’une profonde dérive dans le débat politique suisse. Inciter publiquement à la haine ou à la discrimination envers une personne ou un groupe de personnes en raison de leur appartenance raciale, ethnique ou religieuse, cela porte un nom. Il s’agit de discrimination raciale, un délit dans l’ordre juridique suisse, poursuivi d’office.

Appeler au meurtre de membres d’un groupe ethnique, les dénigrer et justifier les discriminations dont ils sont les victimes tombent très vraisemblablement sous le coup de la loi. A bon entendeur. Car les propos tenus sur les réseaux sociaux ne le sont pas forcément dans un cadre privé, en particulier lorsque les 5000 «amis» de M. Chevrolet y ont accès. Malheureusement, leurs auteurs ne semblent pas avoir conscience du caractère répréhensible de leurs actes. Les membres de Facebook agissent en principe sous leur vrai nom.

Est-il utile de rappeler que les Roms ont également été l’objet du génocide perpétré par le régime nazi durant la Seconde Guerre mondiale? En tant que petit-fils d’un résistant juif, mais aussi parce que je me bats depuis des années contre les discriminations dont sont victimes les personnes qui, comme moi, sont atteintes d’un handicap, je ne peux plus rester silencieux face à de telles dérives. Si l’on tenait de tels propos au sujet de Juifs ou de personnes handicapées, cela ferait scandale. A juste titre. Dès lors, je ne peux pas me taire. C’est mon devoir de m’indigner contre un tel lynchage verbal.

Certes, la comparaison avec les années 1930 a été abondamment utilisée, pas toujours à bon escient. Il n’en demeure pas moins que, à force de surenchère dans la xénophobie et la recherche de boucs émissaires, il faut reconnaître que l’on retrouve aujourd’hui les mêmes mécanismes à l’œuvre que durant cette sombre période. En substance, tous les mendiants sont des Roms, tous les Roms sont des mendiants, et les Roms sont responsables de tous les maux de la République. Certes, Monsieur Chevrolet et Madame Grillet, élus, n’ont eux-mêmes rien commis d’illégal. Là n’est pas le propos. Mais, certainement sans en avoir conscience, ils contribuent à un climat politique encourageant des dérives intolérables. Et ce climat n’est plus l’apanage de l’UDC.

Certes, Monsieur Chevrolet parle, pour lutter contre la mendicité, d’abris d’urgence et de distribution alimentaire, d’aide dans le pays d’origine des Roms. C’est courageux, car j’ai peu souvent vu la droite se montrer si généreuse. On préfère en général reprocher à la gauche des propositions de ce type, qualifiées d’angélistes. Toujours est-il que, face à la mendicité, le tout répressif s’est révélé à la fois inefficace et coûteux. On peut discuter de la réponse à apporter à la mendicité, qui n’existerait pas, selon la définition qu’en ont donnée les tribunaux, si les inégalités étaient moins criantes et que chacun avait de quoi assurer sa subsistance.

Mais faire croire, comme semble le laisser entendre Monsieur Chevrolet et quelques élus de droite, que les Roms sont responsables de ce problème – car c’en est un – ainsi que de la criminalité, c’est un mensonge éhonté. Non, les socialistes et la gauche ne vivent pas dans un monde de «bisounours»; j’ai moi aussi été victime d’une agression gratuite récemment, par chance sans gravité; je suis chaque jour confronté à la mendicité. Mais je n’ai jamais eu de problème avec la communauté rom. Quand bien même c’eût été le cas, jamais, en tant qu’élu, il ne me serait venu à l’esprit d’en rendre responsable une communauté entière.

Où est passée la droite républicaine? Celle qui, en Norvège, a continué de défendre une société ouverte et multiculturelle, l’antidote à la violence politique? Il est trop facile, et peut-être dangereux, de penser que Brevik est seulement un «forcené» isolé…

09:06 | Tags : droite, racisme, roms, discrimination | Lien permanent | Commentaires (20) |  Imprimer | |  Facebook | | |

mardi, 15 juin 2010

6e révision de l’AI : un projet discriminatoire devant les Chambres

LogoEH.pngCommuniqué du Conseil Égalité Handicap du 14 juin 2010. - C’est le Conseil des Etats qui se penchera en premier dès cette semaine sur le premier paquet de mesures préparé par le Conseil fédéral dans le cadre de la 6e révision de la loi sur l’assurance-invalidité (AI). S’il était adopté tel quel, ce projet signifierait un recul net du point de vue de l’égalité et des droits fondamentaux des personnes handicapées, estime à l’unanimité le Conseil Egalité Handicap, composé de 10 personnes touchées par tous types de handicaps.

Plus de six ans après l’entrée en vigueur de la loi sur l’égalité des personnes handicapées (LHand), des progrès ont été réalisés dans certains domaines. Les nouvelles constructions et les rénovations de constructions destinées au public doivent obligatoirement être réalisées de manière à ce que ces constructions soient accessibles aux personnes handicapées. Mais à quoi sert-il de pouvoir, en théorie, accéder à un restaurant ou un cinéma si les personnes handicapées n’ont plus les moyens suffisants pour leurs dépenses de base ?

Comme les autres citoyennes et citoyens, les personnes handicapées ont le droit, selon la Constitution fédérale et les traités ratifiés par la Suisse, à un niveau de vie décent et au libre choix de l’activité économique. Or, non seulement la LHand ne prévoit aucune mesure en la matière, mais encore les révisions successives de l’AI constituent un recul en matière de sécurité matérielle et de liberté économique. Sur ces plans, les discriminations augmentent.

La 6e révision de l’AI s’inscrit dans le prolongement de cette évolution négative. Si le Conseil Egalité Handicap est totalement acquis à la réinsertion des rentiers et rentières, il souligne que les objectifs fixés (16'000 rentiers et rentières en moins) sont totalement irréalistes. Déjà actuellement, il n’y a pas assez de places de travail pour les très nombreuses personnes handicapées à la recherche d’un emploi, et aucune mesure incitative n’est prévue pour les entreprises.

Or la révision privera de leurs rentes sans garantie de place de travail de nombreuses personnes dont la situation médicale n’a pas changé. Elles devront demander l’aide sociale, voire celle de leurs proches, pour survivre. Une fois de plus, la révision ne prévoit des mesures contraignantes que pour les seules personnes concernées, non pour les employeurs. Pire, la 6e révision s’inscrit dans une logique de stigmatisation légale des personnes atteintes dans leur santé, en particulier les personnes avec des handicaps psychiques et celles atteintes de fibromyalgie.

Par ailleurs, la pérennisation, attendue depuis des années, du projet pilote « Budget d’assistance », qui permet avec succès à de nombreux enfants et adultes handicapés de vivre de manière autonome hors des homes, sera quant à elle réservée aux adultes avec un handicap physique qui auront les moyens de s’acquitter de la participation financière prévue. Les personnes avec des handicaps mentaux et psychiques se verront donc une nouvelle fois exclues, et ainsi doublement pénalisées, en ce sens qu’elles seront touchées par des baisses de prestations sans pouvoir prétendre à la « contribution d’assistance » qui aurait pu leur permettre plus d’autonomie.

Le Conseil Egalité Handicap, l’organe stratégique institué par les organisations de personnes handicapées dans le domaine de la lutte contre les discriminations et pour l’égalité, demande instamment au Parlement de corriger le projet de 6e révision de l’AI, pour qu’il ne soit pas synonyme de stigmatisation des personnes handicapées, voire d’accroissement des inégalités entre les différents groupes de personnes atteintes de handicaps.

Cyril Mizrahi, malvoyant, avocat et coprésident du Conseil Egalité Handicap